Incarnations des sociétés qui tirent le mieux parti des opportunités du monde d’aujourd’hui (Tesla, SapceX, Facebook), Elon Musk et Mark Zuckerberg ne partagent pas la même vision du monde de demain. Nous aurions pu en rester là si ces deux milliardaires n’avaient pas choisi de croiser le fer de façon frontale mi-juillet, suscitant un débat indispensable sur l’intelligence artificielle dans une sphère élargie aux médias grand public.

Optimiste de nature?

Nos pré-conceptions manichéennes pourraient nous inciter à résumer l’échange au pessimisme d’Elon contre l’optimisme de Mark. Plutôt que d’assister à l’émergence de l’Intelligence Artificielle en simple spectateur, chacun pourra aussi réfléchir à l’impact de cette évolution sur son quotidien.

Des exemples concrets

L’informatique décisionnelle est utilisée dans les entreprises, par exemple pour l’octroi d’un crédit. Quantité de données sont collectées pour évaluer le risque client. Ce sont des données supposées projetées, donc provenant d’un futur évalué, qui vont déterminer la prise de décision au présent.

Sur Google, au moment où on entre un mot-clé dans la barre de recherche, « Google instant » nous suggère des mots (en fonction des recherches précédentes). Cela contribue à cet environnement qui veut que par la dissémination ininterrompue et exponentielle de données, il soit possible d’anticiper.

Parfois, sur Amazon, les propositions qui nous sont faites en fonction de nos choix sont des erreurs d’appréciation. Les techniques d’Amazon sont déductives, c’est-à-dire que l’on suppose relativement à vos navigations, parfois même sur base du consentement exploitable. En n’éliminant pas les cookies, j’accepte que mes autres navigations connexes en dehors du site soient agrégées de façon à mieux me connaître.

Libre arbitre

Ce qu’on appelle « le libre arbitre » au moment de prendre une décision est de plus en plus enveloppé dans des équations algorithmiques. Il s’agit de saisir des éléments épars qui semblent marquer des dimensions contemporaines en émergence.

Il faut notamment saisir que la déduction, la dimension prémonitoire, élargit le champ des possibilités, notamment d’un point de vue commercial. C’est-à-dire que le champ commercial est infiniment plus ouvert si on vous signale que « vous avez des chaussures qui vous correspondent par une géolocalisation dans une zone déterminée à deux minutes de marche de là où vous êtes. »

Cela est d’autant plus ouvert et exploitable qu’on vous signale des choses que vous pourriez désirer, qui sont plus ou moins latentes dans votre esprit et qui créent l’effet de surprise. C’est presqu’une dimension d’attente messianique : « une alerte me signale la présence de quelque chose à proximité qui pourrait m’intéresser. » C’est une dimension capitale du marketing.

Réappropriation collective

On observe que la plupart des algorithmes auxquels nous avons affaire en continu sont pour la plupart développés par des instances commerciales. Selon Eric Sadin, la dimension régulation algorithmique vise la mutualisation possible de développer d’autres algorithmes, quand bien même ils sont anticipatifs, mais pas seulement à visée sécuritaire ou d’optimisation commerciale ou financière.

Trois dimensions anticipatives:

Sécuritaire

Commerciale

Thérapeutique

Cela imprime de plus en plus le champ juridique où l’a priori devance l’a posteriori. La régulation algorithmique, ce n’est pas aller contre ce mouvement. En revanche, la conscience collective, c’est d’être autant que possible vigilant quant à l’utilisation des objets numériques.

La dimension législative, c’est aussi la réappropriation collective qui passe par le développement d’algorithmes qui diffèrent, divergent des algorithmes majoritaires développés par les champs économiques commerciaux et sécuritaires. Il faut être conscient que des algorithmes déterminent nos existences mais qu’il est possible de se réapproprier cette réalité en développant d’autres systèmes.

Source : Emission France culture – La société de la toile 03/09/2011 – Xavier de la Porte et Eric Sadin : La société de l’anticipation (Editions Inculte)